Biodiversité : comprendre le vivant pour mieux préparer l’avenir

Bruno David, paléontologue, biologiste et ancien président du Muséum national d'histoire naturelle, était l’invité du Club Oxygen le 2 juin 2026. Le Club Oxygen a été créé par Ecofi, isrselect et Enerfip pour éclairer les professionnels de la finance sur les problématiques environnementales et l’investissement autours d’interventions d’experts.

Face à un auditoire composé d’acteurs de la finance, Bruno David a proposé une mise en perspective de la biodiversité, de son rôle essentiel dans nos sociétés et des défis auxquels elle est confrontée.

Son intervention a d’abord rappelé une réalité souvent méconnue : l’essentiel du vivant n’est pas constitué des êtres humains ou même des animaux. La majeure partie de la biomasse de la planète est représentée par les végétaux, auxquels s’ajoutent les micro-organismes, notamment les bactéries. À titre d’exemple, un seul gramme de sol peut contenir entre 10 et 100 millions de bactéries.

Qu’est-ce que la biodiversité ?

Bruno David a rappelé que la biodiversité ne se limite pas au nombre d’espèces présentes sur Terre. Elle peut être appréhendée selon plusieurs dimensions :

  • la richesse spécifique, c’est-à-dire le nombre d’espèces ;

  • l’abondance, qui mesure le nombre d’individus ;

  • les relations entre les organismes au sein des écosystèmes ;

  • la diversité génétique à l’intérieur même des espèces.

Cette complexité rend la biodiversité particulièrement difficile à modéliser. Contrairement au climat, pour lequel existent des équations physiques permettant de construire des scénarios, la biodiversité repose sur une multitude d’interactions vivantes dont l’évolution demeure beaucoup plus difficile à prévoir.

Une crise d’extinction en cours

L’ancien président du Muséum a replacé la situation actuelle dans une perspective géologique. La Terre a déjà connu cinq grandes crises d’extinction au cours de son histoire. De nombreux travaux scientifiques considèrent aujourd’hui que nous sommes entrés dans une sixième crise majeure, dont la particularité est d’être largement provoquée par les activités humaines.

Au-delà des disparitions définitives d’espèces, Bruno David a insisté sur un phénomène parfois moins visible mais tout aussi préoccupant : le déclin rapide de l’abondance des populations animales et végétales. Avant même de disparaître, les espèces voient souvent leurs effectifs s’effondrer, fragilisant progressivement les écosystèmes.

Notre rapport paradoxal au vivant

L’intervention a également exploré la relation particulière que les humains entretiennent avec la nature.

Nous accordons spontanément davantage d’attention aux espèces qui nous ressemblent le plus, grands mammifères, primates, oiseaux emblématiques, alors même que notre survie dépend largement d’organismes beaucoup moins visibles : insectes pollinisateurs, bactéries, champignons ou microfaune des sols.

Bruno David a présenté deux grandes visions philosophiques de la nature :

  • une vision dualiste, qui sépare l’être humain du reste du vivant et peut conduire à une illusion de maîtrise ou de toute-puissance ;

  • une vision moniste, qui considère l’humain comme une composante parmi d’autres de la nature, mais qui peut parfois déboucher sur une forme de fatalisme si toute action humaine est perçue comme vaine.

L’enjeu consiste alors à trouver une voie équilibrée entre ces deux extrêmes.

Les cinq grandes pressions exercées sur la biodiversité

Comme dans plusieurs de ses ouvrages et conférences, Bruno David a rappelé que l’érosion de la biodiversité résulte principalement de cinq facteurs :

  1. la destruction et l’artificialisation des espaces naturels ;

  2. la surexploitation des ressources ;

  3. les pollutions ;

  4. le changement climatique ;

  5. l’introduction d’espèces invasives.

Ces facteurs agissent simultanément et se renforcent souvent les uns les autres.

S'adressant à un public de financiers, il a souligné que cette grille de lecture pouvait également constituer un outil d'analyse pertinent pour évaluer l'impact des activités économiques et des investissements sur le vivant. Selon lui, toute réflexion sur la biodiversité devrait intégrer ces cinq facteurs de pression afin d'apprécier de manière plus complète les risques et les impacts associés à une entreprise, un secteur ou un projet.

Une dépendance totale au vivant

L’un des messages centraux de l’intervention était que la biodiversité n’est pas seulement une question environnementale : elle constitue le socle de nos économies et de nos sociétés.

Le vivant nous fournit les fonctions essentielles qui permettent :

  • de nous nourrir ;

  • de digérer ;

  • de respirer ;

  • de nous protéger contre certaines maladies ;

  • de nous soigner.

Les services rendus par les écosystèmes représentent ainsi une valeur économique considérable. Bruno David a notamment évoqué la contribution des insectes pollinisateurs, souvent invisible mais indispensable au fonctionnement de nombreuses filières agricoles.

Il a également rappelé que les conséquences économiques des dérèglements écologiques deviennent de plus en plus tangibles, notamment à travers les coûts croissants associés aux vagues de chaleur et aux événements climatiques extrêmes.

Préparer l’avenir plutôt que le prédire

L’intervention s’est conclue sur une réflexion plus philosophique autour de la célèbre formule du philosophe Maurice Blondel :

« L’avenir ne se prévoit pas, il se prépare. »

Pour Bruno David, l’incertitude qui caractérise les systèmes vivants ne doit pas conduire à l’inaction. Au contraire, elle renforce la nécessité d’agir dès aujourd’hui.

Face à une biodiversité dont l’évolution reste difficile à prévoir, la question n’est pas tant de savoir exactement ce qui se produira que de créer les conditions permettant au vivant, et donc à nos sociétés, de conserver leur capacité d’adaptation et de résilience.

C’est sans doute le principal message adressé à ce public de financiers : les enjeux liés à la biodiversité relèvent moins d’une prévision précise que d’une gestion du temps long, dans laquelle les décisions prises aujourd’hui conditionnent les possibilités de demain.

Quels secteurs sont les plus exposés aux enjeux de biodiversité ?

Bruno David a également insisté sur le fait que tous les secteurs économiques n'exercent pas la même pression sur les écosystèmes.

Il a notamment cité les infrastructures et la construction parmi les activités les plus directement concernées. L'extension de l'urbanisation, la multiplication des infrastructures de transport ou encore l'artificialisation des sols contribuent à fragmenter les habitats naturels et à dégrader des écosystèmes parfois difficiles à restaurer.

L'agriculture figure également parmi les secteurs les plus sensibles. Sans remettre en cause son rôle essentiel pour nourrir les populations, Bruno David a rappelé que certaines pratiques intensives peuvent avoir des conséquences importantes sur la biodiversité : appauvrissement des sols, recul de nombreuses espèces animales et végétales, diminution des insectes pollinisateurs ou encore altération des équilibres écologiques locaux.

Ces exemples illustrent la nécessité, pour les acteurs économiques et financiers, d'intégrer davantage les enjeux de biodiversité dans leurs décisions. Au-delà des considérations environnementales, il s'agit également de préserver les services rendus par les écosystèmes dont dépendent directement de nombreuses activités humaines.

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